Rêve brisé
Ambre
Le choc de la révélation de Florian me foudroie. J’ai du mal à respirer correctement. Des frissons glacés s’insinuent le long de ma colonne vertébrale, la nausée me monte à l’œsophage. Je ne peux me retenir plus longtemps : je fonce aux toilettes pour vomir le dégoût qui me submerge.
Mon cœur est en miettes. J’ai été dupée, abusée par un homme à qui je n’avais jamais donné l’autorisation de me toucher de cette manière. Si j’avais su que c’était lui, j’aurais refusé net.
— Tu vas bien ?
Florian, l’air affolé, m’apporte un verre d’eau. J’ai envie de le tuer. Comment a-t-il pu ? Il doit comprendre la haine que je lui voue à cet instant, car il recule.
— Ce n’est pas une défense. Mais il m’a menacé si je ne lui obéissais pas. Il a des photos et des vidéos de moi nu avec mon partenaire. Je... si ça se diffuse, ce sera compliqué.
Je n’en reviens pas. Je vomis de plus belle.
— Tu es gay ?
Florian hésite quelque peu. Dans son regard, je comprends qu’il cherche à ne pas me heurter, mais c’est trop tard. Bien trop tard.
— Oui. Désolé.
Le sol sous moi se dérobe. Je suis à deux doigts de m’effondrer.
— Ce n’était que de la comédie ? Je pose la question, sans réellement la poser. La réponse est évidente.
— S’il apprend que je t’ai tout révélé, il se vengera. Tu es une fille bien. Je ne voulais pas te faire de mal. Je ne pensais pas qu’il irait aussi loin. Si je l’avais su...
— Tu n’aurais rien pu y faire, dis-je, blasée.
Florian pleure depuis tout à l’heure. Je ressens sa culpabilité, mais cela ne change rien à ce qui m’est arrivé.
— Quand Lorène m’a expliqué que tu pensais que nous avions couché ensemble, j’ai décidé de venir te parler. Il était hors de question que tu croies que c’était moi.
— C’est de ma faute. La voix épuisée, les tripes retournées, j’ai mal. Je me sens salie, abusée. Je me confie à Florian : je n’ai rien vu, rien suspecté. Tu gardais ton masque. J’étais surprise, mais... tout se passait tellement bien.
Un flash-back remonte à la surface. Je me souviens de son premier baiser qui m’avait surprise : il était passionné, différent, ardent. Il m’avait envoûtée. J’ai cru qu’il sortait enfin de sa réserve vis-à-vis de nous, j’ai pris ça pour de l’excitation, de l’amour.
— Il m’a volé ma première fois.
Florian ne détache pas ses yeux de moi, comme s’il attendait une réponse bien précise qui ne vient pas.
— Tu as aimé ? me demande-t-il soudainement. Il ne t’a pas... il hésite.
Le mot viol tourne dans mon esprit. M’aurait-il violée ? Alors que j’étais consentante, mais que l’homme n’était pas celui que je croyais. Les idées se bousculent. Mon esprit peine à digérer l’information.
Je me sens ridicule, humiliée. Je vomis de plus belle.
— Ça va aller, tente-t-il de me rassurer, même si ses mots sonnent creux à mes oreilles.
— Tu peux me laisser. Il serait bon que tu ne traînes pas trop avec moi. Je ne veux pas qu’il comprenne que tu m’as tout avoué, s’il rentre plus tôt.
Florian accepte ma demande avec difficulté. Je le fais sortir par la porte de derrière, là où il ne risque pas de croiser celui qui se fait passer pour mon frère.
Je me traîne difficilement jusqu’à ma chambre. J’enfile mon vieux sweat-shirt en molleton, dix fois trop grand pour moi. J’ai besoin de couvrir mon corps, d’un réconfort, d’une barrière de protection. Je ferme ma chambre à clé pour la toute première fois de mon existence et je m’écroule sur le matelas de mon lit.
J’essaie de dormir, mais c’est impossible. Cette soirée, ce bal masqué... Je me refais le film. J’aurais dû m’en rendre compte. Il me semblait différent, plus sûr de lui. Des larmes ruissellent le long de mes joues. Je ne peux m’empêcher de penser aux caresses douces, délicates, presque aimantes. Comment est-ce possible ? De sa part ? Alors qu’il savait qu’il me dupait. Comment a-t-il pu réussir à être un homme attentif à ma première fois, alors qu’il se l’appropriait sans mon accord ? Une odeur de cigarettes se rappelle à moi. J’avais été surprise, vu que mon petit ami ne fumait pas. J’ai mis ça sur le compte de la fête. Quelle idiote.
Plus je fouille dans ma mémoire, plus les incohérences me sautent à la figure. J’aurais dû le savoir. J’aurais pu...
Mes pensées se suspendent lorsque la poignée de ma porte s’abaisse. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. J’ai déjà entendu le clic de ma porte, la nuit. Il s’est déjà faufilé ici, pensant que je dormais. Mes mains tremblent. Cette fois, la porte ne s’ouvrira pas.
D’ailleurs, il ne force pas, il a compris. Je me lève, je pose un pied devant l’autre. J’ai la sensation de marcher sur un nuage, tellement je me sens molle et sans force. J’arrive à retirer mon beau pantalon (du bal ?) pour enfiler mon vieux pantalon de survêtement.
La voix de ma mère se fait entendre.
— À table. Le repas est prêt.
Je réalise que je suis allongée, enfermée ici depuis des heures. J’ai envie de leur faire faux bond. Sauf que mon père l’enverra m’apporter mon repas ici. Hors de question qu’il pénètre à nouveau dans mon espace.
Cette pensée me renvoie à cette soirée, lorsqu’il m’a pénétrée la première fois avec attention, douceur, mais sans un mot. Je me disais qu’il était sous le coup de l’émotion, lui aussi, mais non. Il ne voulait pas que je le découvre. Les larmes ne cessent de couler.
— Descends. Sa voix autoritaire me sort de ma torpeur.
J’ouvre difficilement ma porte. Il est là, non loin. Je sens son regard posé sur moi. Je tente de faire bonne figure, en vain. En bas des escaliers, ma mère a un regard inquiet. Elle se précipite.
— Ambre. Que t’arrive-t-il ? Tu as été agressée ? Ça va ?
Mon père tourne la tête vers moi au même moment. Mon corps s’affaisse sur le sol.
« Tu as été agressée. » Agressée. Le mot résonne en moi d’une violence abominable. Impossible de me relever, impossible de me reprendre.
Lui est dans mon dos. Sa présence m’est bien trop familière. Je ne le supporte pas. La nausée me prend, mais j’arrive à me retenir. Sans comprendre ce qui se passe, mon corps se soulève. Les yeux clos, je me laisse porter sans réfléchir. Mon corps se met à trembler.
— Ambre. S’il te plaît, écoute-moi. Ambre.
Malgré l’inquiétude de ma mère, je ne peux apaiser sa douleur. J’en suis incapable. Le chaos s’est emparé de moi.
— J’appelle les urgences. Mon père, qui habituellement reste mesuré, ne l’est plus.
— As-tu une idée de ce qui lui arrive ? demande mon père.
Le silence glacial lui répond.
Des yeux sombres, ténébreux, me scrutent sévèrement.
— Elle va s’en remettre.
Cinglante réponse qui perce le silence. Si j’avais plus de force, je le tuerais sur place. Tout est de sa faute.








