Chapitre 1 : Le karma porte un tailleur
Je me réveille avec un poids sur le bras. Un poids qui respire.
Je grogne, entrouvre un œil… et tombe sur une mèche blonde collée à ma peau.
Ah. Oui. Elle. Je connais même plus son prénom.
Lara ? Laura ? Louna ? Peu importe, elle avait ri à toutes mes blagues hier soir, et m’avait embrassé comme si j’étais l’événement de sa semaine. Je n’allais pas dire non.
Je m’étire, lentement, pour ne pas la réveiller. Mon bras craque, merci les entraînements, puis je récupère mes fringues éparpillées au sol. Il fait encore sombre dans la chambre d’hôtel, ça sent le parfum sucré et l’alcool dilué.
Ambiance de lendemain indigne mais familière.
Je griffonne un mot sur le bloc-notes de la table de nuit :
Merci pour la nuit. Bonne journée.
Classique. Pas plus de deux lignes, pas de numéro, pas de promesse. Je suis pas cruel. Juste honnête. Ce n’est pas contre elle. C’est contre ce vide qui me colle à la peau dès que les lumières s’éteignent.
Je referme la porte derrière moi, respire l’air frais du couloir… et mon téléphone vibre.
07:32.
Merde. Premier jour dans ma nouvelle équipe et je suis déjà à la bourre. Pas le moment de faire mauvaise impression.
Je saute dans un taxi, casque sur les oreilles, playlist qui cogne assez pour réveiller un mort.
Retour aux sources, au club, redémarrage, blablabla. Ils disent tous ça. Sauf que là… j’ai réellement envie d’y croire.
J’arrive au complexe sportif. Moderne, énorme, propre, trop propre. Le genre d’endroit où on attend que tu sois un dieu sur le terrain et un bon petit soldat en dehors.
Les crampons claquent au loin, réguliers, comme un métronome sportif.
Le coach m’attend déjà devant le terrain synthé. Costaud, barbe grise, regard de mec qui n’a pas le temps pour les conneries.
« Léonardo Morelli en personne, dit-il en me serrant la main. Bienvenue. On t’attendait.
— J’me suis pas perdu, déjà un bon point. »
Il éclate de rire. Point pour moi.
Derrière lui, l’équipe se rapproche. Une quinzaine de têtes, des profils différents, des regards curieux. Et puis…
« Frérot ! »
Matéo me saute dessus, bras autour de mes épaules comme si j’étais revenu d’entre les morts. Je ricane.
« T’avais peur que je te manque trop ?
— Je savais que t’allais ramener ton cul ici. Fallait juste deviner quand. »
Les gars nous entourent aussitôt. Compliments, tapes dans le dos, blagues.
L’ambiance vestiaire dans toute sa beauté : mi-bordel, mi-famille. Comme d’habitude, je me fonds dedans. Je parle avec tout le monde, je retiens deux prénoms sur quinze, un exploit pour moi à 8h du mat et je sens déjà leurs attentes flotter autour.
Ils pensent tous la même chose :
Avec Morelli, l’équipe va cartonner.
Je devrais dire que ça me met la pression. Mais non. Je vis pour ça.
On commence l’échauffement. Jogging léger, passes simples, transversales. Je chambre deux défenseurs, Matéo répond, l’ambiance monte d’un cran.
Le coach s’approche de moi et tapote mon épaule.
« Je dois filer deux minutes. J’ai rendez-vous avec la nouvelle manager. La meilleure du pays, paraît-il. Vous continuez comme ça. »
La nouvelle manager. La meilleure.
Ça sent la femme ultra carrée, stricte, qui veut te chronométrer jusqu’au pipi. Une qui pense connaître le football sans jamais avoir mis un pied sur un terrain.
Je lève le pouce au coach.
« Allez, bon courage. »
Il sourit, s’éloigne. Je sais pas pourquoi, mais j’ai un mauvais pressentiment. Genre vraiment mauvais. Comme un truc qui gratte dans la poitrine.
Comme si… j’allais regretter de m’être levé ce matin.
Le coach nous laisse tourner en rond pendant un quart d’heure.Quinze minutes ? Pour signer quoi, un traité de paix ?
Quand il revient enfin, il n’est pas seul.
Elle marche à côté de lui, tablette coincée contre sa poitrine, tailleur impeccable, sourire maîtrisé, démarche qui claque comme une gifle polie.
Même les gars ont ralenti leurs passes en la voyant approcher, comme si quelqu’un avait baissé le volume sans prévenir.
Professionnelle. Carrée. Intouchable.
Et pourtant…
Mon cœur rate un battement. Putain.
Je la reconnais immédiatement. Même trois ans plus tard.
Je m’avance sans réfléchir, comme un con attiré par la lumière.
« Nina ? Nina Alvès ? »
Elle tourne la tête vers moi. Son regard accroche le mien une demi-seconde de trop.
Et là, réflexe débile que j’ai toujours eu face à elle, je passe ma main dans mes cheveux comme si j’allais entrer en scène.
Je me déteste instantanément pour ça.
Pas de sourire. Pas de sursaut. Juste ce regard noir, précis, qui te dissèque en cinq secondes.
Elle me fixe, puis regarde le coach. Comme si j’étais un détail sur lequel elle était tombée par accident.
« Transfert récent ?
— Hier soir, » répond le coach, fier comme si c’était son idée.
Elle pianote sur sa tablette. Rapide, efficace, un peu agacée.
« Je vais devoir retravailler ma stratégie avec un profil pareil. Une équipe de bons gars, bien élevés… ça va passer pour un mensonge. »
Aïe.
Voilà. Bim.
Dans la gorge, direct.
C’est officiel : je viens de me prendre un vent ET un uppercut, en moins de quatre secondes.
Je serre les dents, grimace et Matéo étouffe un rire. Traître.
Le coach, lui, rigole nerveusement.
« Bon, tout le monde ! Approchez ! Je vous présente votre nouvelle manager, Nina Alvès. »
Elle lève les yeux vers nous. Un balayage rapide. Évaluateur. Tranchant.
Je connais ce regard-là. Il annonce des morts.
Un des gars, Jonas, l’ailier qui drague tout ce qui a un pouls (je sais, je suis pas mieux), s’avance avec son sourire de prédateur.
« Enchanté, mademoiselle Alvès… Si vous avez besoin d’un petit tour privé des locaux, je peux... »
Elle lui coupe la parole d’un geste minuscule de la main.
« Non. »
Sec. Net. Chirurgical.
« Je bosse dans un milieu d’hommes depuis dix ans. Si tu me touches, je te mords. Et je suis pas certaine d’avoir mes vaccins à jour. »
Le vestiaire explose de rire.
Moi ?
Je suis plié. Mort. Fauché. K.-O.
Voilà, ça, c’est Nina.
Celle qui a toujours su remettre n’importe qui en place. Qui n’avait jamais peur de moi. Qui m’a traité de “génie du chaos ambulant” à 17 ans parce que je faisais n’importe quoi, mais qui venait quand même me récupérer quand je me foutais dans la merde.
Et moi ?
Je l’ai ghostée. Pour une fille qui est restée dans ma vie exactement… vingt-huit jours. Vingt-huit. J’ai même compté.
Je me sens con. Mais un truc profond, du genre qu’on repense la nuit et qui pique encore trois ans après.
Nina, elle, ne me calcule même pas. Elle continue son inspection de l’équipe comme si j’étais un plot de couleur au milieu du terrain.
Et franchement… C’est mérité.
Le coach lève les mains pour calmer tout le monde.
« Bon… euh… Nina, vous voulez dire quelques mots à l’équipe ? »
Elle inspire, ajuste sa tablette contre elle, et d’un simple mouvement, elle capte toute l’attention.
C’est dingue de voir ça. Même les gars les plus dissipés ferment leur gueule. J’adore.
« Très bien. Je vais faire simple, » commence-t-elle.
Sa voix est posée, assurée. La même voix qui m’a déjà sorti d’une merde monumentale quand j’avais 19 ans… et de plusieurs autres ensuite.
« J’ai déjà géré les carrières de plusieurs athlètes de haut niveau. »
Elle déroule des noms. Et pas des petits.
Je reconnais :
— une championne d’athlétisme devenue égérie d’une grande marque,
— un nageur sélectionné aux mondiaux,
— une star du MMA triple championne,
— un prodige de l’escalade,
— et Lena Briand.
Je manque de m’étouffer.
Lena Briand. Même mon ancien agent n’a jamais réussi à l’approcher. Elle est réputée ingérable, intraitable, impossible à gérer sans perdre deux années d’espérance de vie.
Nina, elle, balance son nom comme si de rien n’était.
Les gars se regardent comme si elle venait de citer les Avengers.
Des monstres dans leurs disciplines. Et pas un seul footballeur.
« Comme vous le voyez, aucune équipe, aucun ballon dans tout ça. Je travaille avec des profils exigeants, bourrés de talent, de caractère… mais mon rôle n’a jamais été de marquer des buts à leur place. »
Elle relève les yeux vers nous, faussement douce.
« Ça… c’est votre job. »
Les gars se redressent tous d’un coup. Moi aussi.
Elle continue, implacable :
« Le mien, c’est de faire de cette équipe la meilleure vitrine possible. Pas juste sportivement, ça, c’est entre vous, le coach et votre entraînement, mais en termes d’image, de partenariat, de cohérence… bref, tout ce que vous ne voyez pas quand vous courez derrière un ballon. »
Aïe. Le petit tacle gratuit, posé là, tranquille. Elle n’a pas changé.
« J’ai déjà pris contact avec plusieurs sponsors, enchaîne-t-elle. Le matériel arrive cette semaine. Les nouveaux maillots seront là sous quarante-huit heures. Un photographe passera pour la promo du prochain match d’ici trois ou quatre jours. Vous serez prévenus. »
Elle replace une mèche derrière son oreille, naturellement.
Et je jure que le coach… il la regarde comme si elle venait de transformer l’eau en vin.
« Bon sang… vous avez fait tout ça en… trois jours ? balbutie-t-il.
— Deux et demi, corrige-t-elle avec un petit sourire. On ne devient pas la plus jeune associée d’une agence en se tournant les pouces. »
Et ce sourire-là… C’est le même que quand elle gagnait une partie d’échecs en quatre coups. (Alors que j’ai toujours été un boulet aux échecs.)
Le sourire de la fille qui a bossé cent fois plus que tout le monde et refuse qu’on lui enlève son mérite.
Moi, par contre… je reste planté là, bouche sèche. Parce que la dernière fois que je l’ai vue, elle :
— étudiait encore,
— travaillait en tant qu’assistante à mi-temps,
— vivait dans un studio minuscule avec une cafetière en fin de vie,
— rêvait tout bas de “gérer un jour un vrai talent”.
Et là…
Elle cite des noms qui ont fait sensation ces trois dernières années. Des gens dont même mon agent parlait avec respect.
Nina. La petite Nina que j’ai laissé tomber comme un con… est devenue une bête.
Une pro. Une tueuse. Ça me met un coup dans le ventre.
Un vrai. Pas de jalousie. Pas de rivalité.
Juste… putain. Je l’avais jamais vue comme ça. Et clairement… je suis pas prêt.
Nina hoche la tête, referme sa tablette d’un geste sec.
« Très bien. Je ne vous dérange pas plus longtemps. Continuez à… vous battre pour le ballon. »
Elle ajoute, avec ce ton faussement expert qui pue la moquerie discrète :
« Faites-moi un pressing propre, travaillez vos transitions latérales, vos zones d’impact… enfin, tout ce qui vous permet d’éviter de courir dans le vide. »
Traduction : Je me fous de vous, mais je sais exactement où appuyer pour vous faire mal sans lever la voix.
Puis elle se tourne vers le coach :
« Je repasserai. »
Et elle part. Calme. Impeccable. Inarrêtable.
Moi, je reste figé dix secondes. Peut-être quinze. Le temps que mon cerveau reboot.
Puis je réagis. Je cours derrière elle. Comme un idiot.
« Nina ! Attends ! »
Elle s’arrête immédiatement. Se retourne. Mains croisées sur sa tablette. Expression neutre. Trop neutre.
« Oui ? Une demande particulière, Monsieur Morelli ? »
Aïe. Le “Monsieur Morelli” me tranche net. Je cligne des yeux, un peu sonné.
« Non… non, je… je voulais juste discuter. Je voulais… parler. Enfin… dire un truc. Je sais plus. »
Bravo champion. Même moi j’ai envie de me mettre une claque.
Elle incline légèrement la tête, implacable. Son regard glisse sur moi comme une lame froide.
« Oui. Depuis que tu m’as ghostée quand tu es devenu trop bien pour être ami avec moi. »
Je m’étouffe presque. Elle continue :
« Non. Pas “trop bien”. Trop con, en fait. »
Bim. Deuxième uppercut de la journée. Elle ne rate jamais sa cible.
Je souffle, dépité.
« Nina… c’était pas du tout à cause de toi.
— Ah bon ? »
Sourcil relevé. Danger imminent.
« Je t’assure. J’ai merdé. J’ai… j’ai été con. Vraiment. Mais tu n’y es pour rien. »
Elle me regarde. Longtemps. Trop longtemps. Assez pour que ça pique un peu sous la peau.
Puis elle soupire par le nez, lasse.
« Je le sais. Je suis pas stupide, Léonardo. »
Elle serre un peu sa tablette contre elle, puis reprend son masque professionnel.
« Mais je suis ici pour travailler. Pas pour rattraper le passé. Et encore moins pour gérer tes états d’âme. »
Je serre les dents. Ça, ça fait mal. Mais elle n’a pas tort.
Elle se recule d’un demi-pas, déjà prête à repartir.
« Alors si ça ne te dérange pas, j’aimerais me concentrer sur ma mission. Surtout qu’avec toi, niveau image… »
Elle me fusille du regard.
« … j’ai du boulot. Beaucoup. »
Et elle tourne les talons. Sans un mot de plus. Sans une seconde de plus.
Je reste planté là, les mains sur les hanches, cœur un peu trop lourd pour un mardi matin.
Putain…
Elle m’en veut vraiment. Et pour la première fois depuis longtemps…
je peux pas lui donner tort.








