Chapitre 1
JUNE
Le stade crépite d’électricité. Chaque clameur traverse ma poitrine comme un coup de tonnerre. Rayane, mon frère jumeau, file en attaque ; ses appuis claquent sur le gazon, secs, rapides, sûrs. Je retiens mon souffle. Je connais son corps par cœur — chaque geste, chaque impulsion — et je sens presque ses muscles se contracter dans ma propre peau.
Le commentateur vocifère dans les haut-parleurs.
— Oh, la ferme…, grognai-je entre mes dents, la tension me vrillant la nuque.
Puis c’est le drame. Un tacle violent, disproportionné, qui envoie Rayane au sol. Mon sang se glace.
— Oh, le salaud ! hurlais-je, ma voix noyée par le brouhaha du stade. Fils de— putain !
La foule rugit, siffle, hurle, mais rien ne couvre la déflagration qui me traverse.
— CARTON ROUGE ! scandai-je avec les supporters, les poings crispés. C’est volontaire ! Bouhou !
L’arbitre brandit enfin le carton rouge, trop tard à mon goût.
— Bien fait, abruti…, soufflai-je, la rage brûlant mes veines.
Mais aucune satisfaction ne tient face à la réalité : Rayane ne bouge plus. Le staff médical se précipite, le retourne, lui cale la jambe, lui parle d’une voix urgente. Je sens mes doigts trembler.
Mon père se tourne vers moi, chaque mot chargé de tension :
— On va aller le voir… et dis-nous si le Blizzard a remporté le match.
Annorra attrape déjà son sac :
— On vient vite… C’est seulement 1-1. Sinon, le match se serait soldé par un nul.
Je respire, mais colère et peur se mélangent en un cocktail brûlant qui me laisse haletante. Chaque seconde s’étire. Je sais que ce tacle va laisser des marques — sur son corps… et dans notre famille.
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Plus tard, à la maison
La tension est retombée d’un cran, mais pas l’inquiétude.
Mon père fouille les placards en se grattant distraitement le ventre, l’air d’un homme qui espère trouver un miracle culinaire caché derrière une boîte de pâtes.
— Alors, qu’est-ce qu’on va manger ce soir ? demande-t-il d’un ton faussement détendu.
— Des raviolis, dit Annorra.
— C’est tout ? m’exclamai-je, les yeux ronds.
Elle pose un doigt sur son menton, prend un air faussement inspiré, puis sourit :
— Si j’avais une main de plus… j’aurais préparé des lasagnes fondantes, un gratin dauphinois, des crêpes au chocolat, des sushis faits maison, et pourquoi pas un cheesecake entier rien que pour moi ! Mais bon, la nature m’a limitée.
On éclate tous les trois de rire.
Je tourne la tête vers le salon. Rayane est affalé sur le canapé. Il est dans une humeur de chien : pied bandé, un pack de glace posé sur son torse large et musclé. Le crampon a laissé sa marque : un bleu profond qui gonfle et pulse à chaque mouvement. Il serre les dents, la mâchoire tendue.
— AHHH PUTAIN ! rugit-il. Deux semaines au repos… pour un match nul et un taré qui a confondu tacle et homicide par crampon. Merde, ça brûle !
Je m’assieds à côté de lui, mon toast au beurre de cacahuète à la main.
— T’inquiète, les jours vont passer vite. Et je serai là pour te harceler avec des histoires encore plus pénibles, juste pour te faire oublier la douleur, dis-je avec un sourire taquin.
Il grogne, dépité :
— Merci… mais je parie que chaque pas va me rappeler cette putain de douleur.
Puis il gratte sa tête, délogeant une petite crasse sous son ongle. Je frémis, écoeurée.
— Sérieusement ? Tu viens de me tuer l’appétit, lançai-je en grimaçant malgré mon rire.
— C’est toi qui me fixes comme si j’étais un blob du Texas, grommelle-t-il. Moi, je vis ma vie.
Il fixe l’écran un long moment, puis change de chaîne d’un geste sec.
— Je veux oublier cette merde. Et si je recroise ce type… je lui fais bouffer le gazon.








