Chapitre 1
Camille
Je serre le collier que mon père m’a offert.
Il est joli. Discret, fin, presque insignifiant. Un contraste douloureux avec sa signification : le seul cadeau qu’il m’ait jamais offert. Le seul souvenir qu’il me reste de lui.
Je sors d’une boutique de luxe, les yeux encore pleins des vêtements somptueux, des sacs sublimes que je n’aurai jamais les moyens de m’acheter. J’ai erré des heures entre les rayons, frôlé des tissus hors de prix du bout des doigts, comme si je pouvais m’offrir un instant de vie meilleure. Une vie à laquelle je n’appartiens pas.
Peut-être... peut-être que j’aurais pu me permettre tout ça, avant. Avant que tout ne parte en vrille.
Peut-être que... s’il avait été un vrai père... il m’aurait offert toutes ces choses.
Mais non. J’étais juste une erreur pour lui. Un “dommage collatéral”. Une gamine née d’une aventure sans lendemain, que sa secrétaire lui avait collée entre les bras. Et pourtant, il a fait semblant. Pendant dix ans, il a joué le rôle. Dix ans à m’appeler “mon coeur”, à m’emmener dans ses bureaux, à me faire croire que j’avais ma place dans son monde.
Puis, un jour, sans explication, tout s’est arrêté.
Il m’a envoyée vivre chez sa sœur. Trois ans. Trois ans à espérer qu’elle finirait par m’aimer, qu’elle verrait en moi autre chose qu’un fardeau. Mais non. Elle non plus ne voulait pas de moi. Alors, elle m’a laissée tomber, comme lui. Elle m’a mise à la rue.
J’ai été recueillie par les parents d’une amie. Ils ont été bons, au début. Trois ans encore. Puis, à l’approche de mes seize ans, eux aussi ont fini par me lâcher. Toujours les mêmes excuses : “on ne peut plus t’aider”, “tu dois apprendre à te débrouiller”.
Personne ne veut de moi. Je suis passée de foyer en foyer, sans jamais réussir à me faire accepter. J’ai dû apprendre à survivre seule. Peut-être que je ne suis pas assez jolie. Pas assez normale. Pas assez aimable. Peut-être que c’estma faute.
Ma faute.
Ma faute.
Je monte les marches qui mènent à mon petit studio, niché sous les toits. Il se résume à une vieille douche, un matelas à même le sol, et une lucarne qui laisse passer un peu de lumière. Il y a des soirs comme celui-ci où je regrette même d’exister. J’ai envie de m’allonger, de fixer le plafond et de m’effacer.
Je m’apprêtais à m’endormir, quand on sonna à ma porte.
Je me lève péniblement. Devant moi se tient la propriétaire de mon studio. Elle me toise d’un air sec, presque méprisant.
— Voilà six mois que vous ne payez plus le loyer. Ma générosité a ses limites, vous comprenez ? Faites vos bagages. Demain, vous êtes à la rue, jeune fille.
Je reste figée. Les yeux écarquillés, choquée par la brutalité de ses mots. Elle tourne les talons sans un mot de plus, me laissant seule avec mes larmes.
Encore une fois...
Ma faute.
Boîte de nuit : The Pleasure – 00h00
J’ai pris la décision la plus stupide : noyer mon chagrin dans l’alcool. Ce qui me reste d’argent y passe. De toute façon, à partir de demain, je n’aurai plus de toit. Plus de dignité. Alors autant finir en beauté.
Je descends verre sur verre, incapable de compter au combientième je suis. La musique me vrille le crâne. Les visages autour de moi deviennent flous. Je titube, ris bêtement, évite les gens tant bien que mal. Je suis bourrée.
Un regard me brûle la nuque. Je le sens, là-haut, depuis la mezzanine VIP. En me retournant, je le repère immédiatement : un mec, entouré de filles en mini-robes, me fixe. Il a l’air de s’ennuyer. Il me scanne de haut en bas tout en caressant distraitement le dos nu d’une fille sur ses genoux.
Je détourne les yeux, agacée. J’ai pas besoin de ce genre de regard. Je marche dans la direction opposée, vide un autre verre au passage.
Mais ma tête tourne trop. Mes jambes me lâchent presque.
Je me dirige tant bien que mal vers une chaise vide, m’y affale. Les sons s’éloignent, les gens deviennent des ombres. Quelqu’un approche, me tend un autre verre. Je le prends sans réfléchir, mais une bouffée de lucidité me revient. Je me pinça le bras dans l’espoir de revenir à la raison. Mais comme toutes personnes ayant trop bu, l’envie de vomir me vint.
Je me traîne jusqu’à la porte des toilettes, la main posée contre le mur pour ne pas m’écrouler. Mes doigts cherchent désespérément la poignée. Je la vois... mais je n’arrive pas à la saisir. Mes mains tremblent trop. Mes yeux se croisent. J’ai chaud. J’ai froid. Et surtout, j’ai envie de vomir.
Je fixe la porte comme une idiote.
Et si mon esprit, à lui seul, pouvait l’ouvrir ?
—Alleezz... pe... petite porteuh... ouvre toiiii...grognai-je, complètement défoncée.
Mais quelque chose – ou plutôtquelqu’un– m’interrompt.
Une main se referme doucement sur la mienne. Elle guide mes doigts tremblants jusqu’à la poignée, presse avec lenteur...clic. Le loquet s’actionne. La porte s’ouvre.
Je reste un moment figée. Le cœur battant. Je me retourne.
Le mec du carré VIP. Celui au regard qui fouille. Celui qui m’avait matée sans honte quelques minutes plus tôt.
—Woooooo... W! Saaaaluuut loiii... c’est toiiiiiiiii !balbutiai-je avec une niaiserie ridicule, en étouffant un rire idiot.
Il me regarde presque tendrement. Ou c’est peut-être juste mon cerveau qui délire.
—Content que tu te souviennes de moi, ma belle, murmure-t-il avec un sourire en coin.
Il me pousse gentiment à l’intérieur de la salle, sans me lâcher la main.
—Par contre va au toilettes, j’ai pas envie de me faire vomir dessus.
Je ris encore. Pour rien. Pour tout. Je titube en entrant dans la cabine, me retenant aux murs comme si le sol bougeait. Peut-être qu’il bouge, en fait.
Je jette un œil au miroir fissuré en face de moi.
Et je le vois.
Il est toujours là. Derrière moi.
Il ne détourne pas le regard.
Je m’avançai vers la cabine des toilettes, la tête bourdonnante, la vision tremblante.
Tout à coup, mes jambes flanchèrent sous mon poids. Plus rien ne tenait.
Un sifflement aigu explosa dans mes oreilles.Des acouphènes ?Peut-être. Peut-être pas. J’avais juste l’impression que tout explosait.
Mon sac à main glissa de mon épaule et s’écrasa à mes pieds. Tout son contenu se répandit sur le sol — portefeuille, rouge à lèvres, chewing-gums mâchés, vieille photo pliée, papiers.
Ma vision se brouilla complètement. Mes genoux heurtèrent le carrelage dans un bruit sourd. Puis, plus rien. Plus aucune sensation. Le noir.
Ma faute.
Caïro
Je la regardai s’écrouler à mes pieds. Lourdement.
Je m’approchai en silence. Je m’accroupis. Pas pour l’aider. Juste pour l’observer. Son visage, rouge d’alcool. Ses lèvres entrouvertes. Son souffle court. Elle avait perdu connaissance. Pathétique. Je rassemblai ses affaires, sans trop savoir pourquoi. Peut-être par réflexe. Peut-être par curiosité.
Putain... Elle était sexy. Trop même. Mais là, elle venait de tout ruiner. Se bourrer la gueule à ce point ? C’était même plus lamentable. C’était pitoyable.
Je remis ses affaires dans son sac, presque machinalement. Une par une.
Puis je vis sa carte d’identité glissée au sol, à moitié cachée sous le distributeur.
Je la ramassai. Et là, tout s’arrêta.
Camille Erato. 19 ans.
Erato.
Mon souffle se coupa.
Mes yeux relurent le nom plusieurs fois, comme si ça allait le changer.
Camille Erato.
Je l’avais enfin trouvée.





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