Ch 1: un petit jeu sans conséquence .
Pourquoi ?
Cette question me revient souvent en tête.
Pourquoi ai-je pris la parole ce jour-là pour défendre mes amies ?
Pourquoi moi ?
Et surtout pourquoi si tout cela était à refaire je recommencerais quand même sans hésiter une seule seconde ?
Cette nuit-là, nous ne pensions pas à mal entre copines. Flora voulait s’essayer au spiritisme et les autres ne pouvaient dire non à un peu de frissons pour la soirée.
Quant à moi, je n’étais pas friande de ce genre de chose, mais des amies, j’en souhaitais. Alors pour ne pas rester en marge, j’acceptais à contrecœur la séance. Cette dernière avait ramené un livre d’un vide grenier qu’elle avait fait avec sa grand-mère.
Il était vieux et sale, et une odeur nauséabonde se dégageait du manuscrit, mais elle nous assura qu’elle l’avait étudié de fond en comble et qu’il regorgeait de formules et d’incantations et je ne sais quoi d’autre. Moi, j’étais sur d’une chose, c’est qu’il était rempli de beaucoup de trucs inutiles et que nous allions perdre notre soirée.
Flora prit donc les commandes puisque le livre lui appartenait. Nous avions chacune notre tâche, la mienne était d’aller emprunter le gros sel dans la cuisine pour dessiner au sol un cercle magique. Qu’est-ce qu’il ne fallait pas entendre : « cercle magique », « symbole mystique ». Bref, des idioties pour faire peur aux enfants et passer une nuit blanche à coup sûr. J’étais persuadée de sursauter au moindre grincement de parquet, et de bondir au moindre petit bruit étrange.
Une fois le gros sel en main, je suis retournée auprès de mes camarades pour continuer notre mascarade. Lilou s’appliquait énormément à reproduire à la craie, sur le sol, toutes les esquisses du livre telles qu’elles étaient inscrites. Il faut dire que c’est notre petite artiste. Je me souviens qu’elle a fait un autoportrait du directeur sur le trône si réaliste, que lorsque j’y repense, je pouffe encore de rire. J’espère qu’elle réalisera son rêve d’entrer dans une grande école de dessin. C’est tout le mal que je lui souhaite, elle est si douée.
–«Attention !!!»
Ça, c’est Stéphanie qui crie sur nous pour que l’on se pousse du passage, car elle est en charge des bougies. Quelle idée quand on sait qu’il n’y a pas plus maladroite qu’elle. Une fois, elle s’est cassé la jambe en restant assise, toute une histoire. En tout cas, on s’est bien moquées d’elle. Je dois bien dire que je suis impressionnée, toutes les chandelles sont bien droites et rien n’a pris feu... Enfin, pour le moment. Son grand rêve à Steph, c’est de se marier et d’avoir plein d’enfants. Moi, ce n’est pas mon truc, mais elle, quand elle en parle, on voit que ça lui tient à cœur. J’espère qu’elle trouvera un bon mari et qu’elle aura des gamins. Je souhaite juste que ça n’arrive pas trop tôt. Après notre dernière année de lycée, je pense bien que l’on va en profiter un max.
Et surtout, si on survit à cette séance de spiritisme, car vue l’allure à laquelle ça va, elles ne sont pas prêtes d’y renoncer. Elles se sont même mises tout en blanc pour coller trait pour trait à ce foutu livre.
Mais je vous jure, quelle idée. J’ai envie de hurler, mais vue l’agitation qui règne dans cette chambre, pas sûr qu’elles le remarquent. C’est bien ma veine, pour une fois que j’avais le droit d’aller à une soirée pyjama, me voilà en blanc cassé alors que je hais le blanc (ça tâche), avec du gros sel à la main avec cette énorme baleine bleue sur le paquet qui me fixe tout en se moquant ouvertement de moi. Si, je vous jure, je l’ai vu dans son regard !
Pour une fois, j’aurais préféré que ma mère refuse, mais avec papa ils ont des choses à se dire. J’espère juste au fond de moi que ça va aller, pas comme la dernière fois. Maman n’a pas dû vouloir comprendre, et pour bien lui expliquer, mon père lui a fait un œil au beurre noir.
Il n’est pas toujours méchant mon paternel, mais quand il boit, cela fait ressortir ce qu’il y a de plus mauvais en lui. Je m’estime heureuse, il ne m’a pas souvent fait mal, car la plupart du temps, ma maternelle est là pour me protéger et j’évite de rester isolée avec lui. La dernière fois, il m’a mis une gifle tellement forte que j’ai mon visage qui a percuté le coin de la table. Je pissais le sang et quand maman est rentrée du travail, elle m’a emmenée aux urgences.
Une fois sur place, on m’a recousue, mais qu’est-ce que j’avais honte de dire que j’avais glissé et m’étais cognée la tête toute seule comme une grande. Je ne devais pas faire d’ennuis à mon père, sinon ça aurait été encore pire. Le principal, c’est que personne ne soit venu fouiller dans nos affaires, ma mère serait trop triste que l’on enferme papa. Je le vois bien, à chaque fois qu’il la frappe et qu’il lui demande pardon, elle le prend dans ses bras et lui dit : « Ça va aller, je sais bien que tu ne voulais pas faire ça. ». Elle l’aime, sinon pour quelle autre raison resterait-elle avec lui ?
–«Ho ! Annie, tu me passes le gros sel pour faire le cercle magique s’il te plait ?»
Je tends le paquet à Flora qui venait de me tirer de mes réflexions. C’est à cet instant que je m’interrogeais sur ce qu’elle désirait réaliser plus tard. Je crois bien que c’était la seule de cette assemblée à qui je n’avais pas encore demandé, ce que je fis aussitôt :
–«Dis-moi Flora, tu veux faire quoi de ta vie toi, quand tu seras plus vieille ?
—Moi, je souhaiterais voyager, parcourir le monde, goûter des saveurs que je ne connais pas, rencontrer des gens que l’on ne voit que dans les livres, aimer jusqu’à ne plus pouvoir. Profiter de tout sans se demander qui paiera l’addition. Enfin vivre quoi !»
Ouah, j’étais médusée. En fait, j’étais la seule à ne pas savoir ce que j’accomplirai plus tard. Toutes avaient un rêve, moi je n’en avais pas, j’espérais juste pouvoir voir le lendemain avec ma mère. Une fois cette satanée séance de foutaises terminée, il faudrait que moi aussi je me trouve un rêve. Un joli qui me redonnera espoir et qui me réchauffera le cœur quand je serai triste. Mais qu’est-ce que je pourrai bien choisir, je n’ai aucun talent ni aucune envie particulière. On me tira encore de mes pensées :
–«Bon Annie, tu ramènes tes fesses à côté de moi ? Je sais que je suis recouverte de craie, mais après tout on s’en fiche.
—Oui j’arrive, mais après réflexion on ne s’amuserait pas plus à faire un jeu de société ?
—Ah non ! Flora triche tout le temps et Steph ne comprend toujours pas les règles au bout de trois ans.
—Les filles, on se tait, on a toutes accepté d’exécuter ce qui est inscrit sur mon super bouquin. Donc maintenant, tout le monde pose son petit cul et se donne la mimine.»
Est-ce que c’était le bon moment pour annoncer que finalement, moi je ne souhaitai pas participer à cette mascarade et que la craie, ça me donne envie d’éternuer ?
Si je dis que j’ai peur, je vais passer pour une lâche, mais je n’aime pas ces jeux de réveiller les morts, même si je sais que ce n’est pas réel. Hein c’est vrai que ça n’existe pas les fantômes ?
Et toi là-haut, si tu es de ce monde, sors-moi de là et je te promets de ne plus dire de gros mots putain de merde. Zut, je démarre mal, en plus je ne suis même pas croyante. Ça y est, je sens la panique monter, il faut que je crie un bon coup :
-«Hahahahah...
—Qu’est-ce qu’il t’arrive encore Annie ?
—On n’a absolument pas parlé de ce que l’on allait faire ? Réveiller les morts ? Communiquer avec l’au-delà, ou encore pire, converser avec le diable ?»
Pitié, toi là-haut, j’ai toujours cru en toi, sauve-moi la peau, que j’ai le temps de me découvrir une saloperie d’objectif. Ce n’est pas vrai, je recommence à dire des gros mots. Quand j’ai peur, je me mets à sortir des grossièretés comme un camionneur, quelle fleur délicate je ferai si mes copines m’entendaient dialoguer comme ça. On écouta Flora hurler dans la chambre :
–«Mais oui, c’est ça ! J’ai trouvé, on va réaliser nos désirs ! On va forcer le maître des rêves à les produire !
–Mais comment peut-on faire ça Flora? Tu parles de l’autre la euh... Morphée ?
–Et moi qui pensais que j’allais pouvoir bavarder avec ma mamie pour lui demander de me dénicher un gentil garçon.
–Laisse tomber mamie,Steph, on verra ça une autre fois. Écoutez-moi, le roi des rêves peut certainement réaliser nos souhaits les plus fous, puisque pour le moment, ce sont des illusions. Et je me dis que s’il existe, c’est qu’il a d’importants pouvoirs et donc pour lui ce ne sera rien d’extravagant à exécuter.
–Ce serait quand même plus facile de parler à ma grand-mère, patate, car comment tu veux exiger du grand seigneur tout puissant des rêves qu’il exauce le vœu de quatre jeunes filles ? Franchement ma pauvre petite tu n’entends pas les conneries que tu dis, c’est énorme.
–Mais si, dans le livre il est inscrit que l’on peut emprisonner dans le cercle un esprit, avant d’être le maître des rêves en venant jusqu’ici. C’est une âme, donc on peut l’enfermer.
–Écoute, je suis d’accord avec Stéphanie pour une fois. Dès qu’il aura réalisé nos rêves, qu’est ce qui l’empêchera de se venger de nous ?
–Lilou, ne soit pas si peureuse, on peut lui faire prêter serment, c’est écrit dans le livre à la page 33 : on peut faire prêter serment à l’esprit capturé pour ne subir aucunes représailles avec l’incantation suivante Era minisa fortu.... Enfin bref, tu vois c’est marqué là en toutes lettres, j’invente rien moi. Les filles, imaginez un instant vos rêves les plus fous qui se réalisent, ce ne serait pas le pied franchement ? »
Je regardais le visage de mes camarades et comprenais bien que c’était foutu. Flora les avait bien embobinées. Après tout, si on venait vous voir en vous promettant d’exaucer votre souhait, même le plus dingue, qui pourrait dire non, à part moi bien sûr. J’étais la seule à ne pas être convaincue par ce baratin de bonimenteuse, puisque moi, un idéal je n’en avais pas encore. Pourvu que cela se termine très vite et que l’on aille se coucher.
–«Bon tout le monde est d’accord, on se donne les mains, on ne rompt le cercle sous aucun prétexte et c’est moi qui récite l’incantation ! Quand le roi des rêves se trouvera là, c’est moi qui lui parlerai. Vous, vous n’avez qu’à répéter les mots en boucle : Nosdum maticaé lotum.»
Est-ce que c’est le moment du film où on a le droit de rire et de dire à l’auteur que les paroles sont nulles, car franchement !
En vrai, je faisais tout pour oublier ma peur, l’endroit où nous étions assises, et surtout ce que nous allions faire. Mais je n’arrivais vraiment pas à me changer les idées à ce moment précis. Notre hôte parla à haute voix :
–«Prête les filles ? Je commence. Pensez à bien répéter toutes en cœur les mots que je vous ai appris. Et même toi, Annie, je te connais, si je ne t’entends pas, crois-moi que je ne t’inviterai plus jamais à mes soirées pyjama. Aller, je débute.»
Finalement, je n’ai peut-être plus envie d’y venir à ses soirées pyjama : il n’y a pas de pizzas et de sodas car ça fait grossir, et les bonbons, on en parle tiens ! Il y a toujours des sucreries aux fêtes. Remarque, ça, c’est peut-être aux goûters d’anniversaire des enfants. Punaise, ça fait un bail que je ne suis pas sortie, en y réfléchissant bien. Mince, ça commence !!!








