Chapitre 1 : Les Fils du Destin

Au cœur du royaume d’Elekea, sous le ciel lourd d’une nuit hivernale, les cloches de la chapelle sonnaient, brisant le silence oppressant de la ville de Faylea. Leurs échos s’étiraient jusqu’aux hauts murs du palais royal. Dans une chambre sombre, éclairée par des bougies vacillantes, la famille Hydelton se tenait autour du lit funéraire de la reine Natia.
Son visage, serein dans la mort, contrastait violemment avec la tension palpable qui imprégnait la pièce, lourde d’un chagrin silencieux.
Le roi Samuel se tenait droit, tel une statue figée, mais ses yeux rougis trahissaient la douleur qu’il avait retenue. Il murmurait des mots d’adieu à celle qui avait été son âme sœur, sa complice, son ancre. Perdre Natia, c’était se perdre lui-même.
De l’autre côté du lit, la princesse Leilani ne pleurait pas. Elle fixait son père avec une intensité presque sauvage. Son deuil, comme effacé par une rage plus brûlante, se battait contre un tourment plus immédiat.
Bannir la magie d’Elekea après leur échec à sauver la reine était une trahison de ce que Natia avait défendu.
« Vous ne pouvez pas faire ça, père. »
Sa voix, tendue de colère contenue, fendit l’air comme un coup de couteau.
Dans l’ombre d’un pilier, le prince Andréas restait silencieux, son regard fuyant, empli d’incertitude. Il comprenait sa sœur, mais il comprenait aussi son père. Après tout, la magie avait échoué. Et si c’était elle la cause du mal qui avait emporté leur mère ? Peut-être qu’il valait mieux l’éloigner du royaume avant qu’elle ne prenne quelqu’un d’autres. Mais, au fond de lui, une vérité persistait : leur mère n’aurait jamais voulu cela.
Natia, la reine à la santé de fer, avait commencé à dépérir un an plus tôt, sans raison apparente. Les meilleurs médecins avaient échoué, sans pouvoir comprendre l’origine du mal. Il restait une certitude : ce mal était magique.
Sur les conseils de son conseiller et ami, Nolan Walsh, le roi avait fait appel aux guérisseurs les plus réputés. Mais rien ne faisait effet. Seule certitude : la magie était en cause.
Samuel en était venu à maudir cette magie. Puis à la haïr.
Mais Natia, elle, jusqu’à son dernier souffle, n’avait jamais cédé à la rancœur. Dans un souffle faible mais ferme, elle avait fait promettre à la seule personne présente de protéger la magie, de défendre l’harmonie qu’elle avait toujours incarnée. Leilani.
Et tandis que la dispute éclatait dans la chambre, personne ne remarqua la petite sphère lumineuse qui s’échappa du corps de la défunte. Une lumière vacillante, hésitante.
La lueur flottait un instant au-dessus du lit, avant de se dissiper dans l’air.
À l’autre bout du royaume, dans le village isolé de Belwall, une autre famille veillait un mourant.
Un jeune garçon, à peine treize ans, se battait contre une maladie qui le rongeait lentement. Chaque respiration semblait un effort surhumain, un combat contre une douleur invisible. Sa mère, une guérisseuse réputée, s’acharnait à soulager ses souffrances. En vain.
Les sanglots étouffés de ses proches se mêlaient à l’angoisse silencieuse qui régnait. Finalement, ils quittèrent la chambre, le laissant seul. Son temps était compté.
Le garçon, les yeux ouverts, se redressa lentement, une main crispée sur son torse, luttant contre la douleur qui déchirait chaque muscle. L’air semblait le fuir, mais sur son visage, il n’y avait ni peur, ni colère.
Seulement une paix étrange, comme une acceptation sereine. Ses yeux se tournèrent vers la fenêtre, où les premiers flocons de neige dansaient dans la lumière de la lune, recouvrant doucement les toits de son village. Un sourire furtif, se dessina sur ses lèvres, comme si la beauté de ces flocons suffisait à apaiser son âme.
Fascinant, ce garçon. Une de ces âmes qui continuent de briller, même dans l’obscurité la plus totale. Tout comme cette petite princesse, prête à défier son père pour préserver l’héritage de sa mère.
Là où l’un défiait son père au nom du passé, l’autre s’apprêtait à affronter la mort au nom de l’avenir. Drôle d’ironie, n’est-ce pas ?
Deux destins aux antipodes l’un de l’autre, mais pourtant reliés par un fil invisible, fragile, sur le point de céder. Deux âmes marquées par la souffrance et la perte, mais portant en elles quelque chose d’inestimable : l’espoir.
Un simple coup de pouce du destin suffirait à faire basculer leurs vies. Un rire résonna dans l’air, un rire venant de si loin que personne ne pouvait le percevoir et pourtant...
Les yeux du jeune homme plongèrent dans le ciel, comme s’il pouvait percevoir l’imperceptible. Une main effleurant son oreille comme-ci lui avant entendu et son sourire l’accompagnant…
Ce pourrait-il que ce soit lui ?
Soudain, les flocons suspendus dans l’air, lents et immobiles, parurent se figer dans le temps lui-même. Alexander, malgré la lourdeur de son état, perçut instantanément l’anomalie. Ce n’était pas seulement la neige. Tout semblait se taire autour de lui. Les pleurs. Son père ne parlait plus. Le silence, envahit la maison.
Son regard se tourna alors vers une lumière vacillante dans la pièce. D’abord perçue comme une illusion, elle demeurait pourtant là, persistante, tremblante. Ce n’était pas une simple chimère. Elle flottait, frémissante.
Son père, érudit respecté, lui avait déjà parlé de ces créatures : les Vahaether. Des êtres d’une pureté magique rare, éphémères et fragile, qui se montraient uniquement à la mort de leurs hôtes, porteurs d’une bénédiction ou d’une malédiction. Très peu avaient la chance de croiser leur chemin.
La sphère vacillait, hésitante, sa lumière oscillante entre des éclats doux et des pulsations plus nerveuses, marquées par une fragilité rare.
La beauté de ce phénomène arracha un nouveau sourire à Alexander. Son cœur, bien que faible, pulsa avec douceur. Dans ses yeux, une joie étrange et pure se dessina.
Puis, sans prévention, la sphère commença à chuter. Trop vite.
Le tourment dans son torse menaçait de l’engloutir à chaque mouvement, mais ses yeux restaient fixés sur cette lumière vacillante. Avant même de pouvoir réfléchir, son corps réagit.
Dans un effort déchirant, il arracha sa couverture et se jeta en avant, priant intérieurement d’être assez rapide, assez fort. Ses doigts se refermèrent doucement autour de la sphère, amortissant sa chute à la dernière seconde.
Le choc le propulsa sur le sol. Une douleur fulgurante, ravagea son torse. Un accès de toux violent le pliait en deux, le corps secoué de spasmes, et une grimace déforma son visage. Les larmes se mêlèrent à la douleur, mais il ne relâcha pas sa prise.
Il serra la sphère contre sa paume pour la protéger, envoyant son autre main sur sa bouche. La toux semblait vouloir le déchirer de l’intérieur. Dans ses yeux, une peur, un tremblement visible. Lorsqu’il retirait sa main, le sang tacheta ses doigts.
Il soupira, un souffle lourd et fatigué, mais habitué. Lentement, il se redressa, la peur quittant ses yeux aussi brusquement qu’elle y était apparue. Avec une précaution infinie, il ouvrit la main qui l’avait attrapé.
La lueur du Vahaether éclaira son visage fatigué, d’un éclat apaisant. Un sourire discret effleura ses lèvres, rassuré par la présence de l’être lumineux. L’entité vibrait dans sa paume, minuscule et fragile, mais vibrante d’une ancienne sagesse. Alexander ressentait cette énergie subtile.
Hésitant, il souffle dans une voix rauque, faible :
« …Tout va bien ? »
La sphère vacilla légèrement avant de répondre, sa voix empreinte d’une ironie douce :
« Mieux que toi, je suppose. Mais ce n’est pas un exploit. »
Alexander sourit, amusé malgré lui. Il hocha la tête, visiblement impressionné par l’étrangeté de la situation.
« Ça, c’est vrai. Mais ta lumière est faible...
— Je ne suis pas en grande forme non plus. »
Un silence s’installa brièvement, avant que la sphère ne se reprenne, comme rassemblant ses forces avant de continuer :
« Je cherche quelqu’un. Une personne qui aurait dû être épargnée par le sort temporel. Pourtant… c’est toi qui bouge. Je ne comprends pas. »
Alexander fronça les sourcils, une confusion palpable dans sa voix :
« Un sort temporel ? »
Il n’avait jamais entendu parler d’une telle magie. Aucun mage n’en avait la maîtrise. Mais, les légendes parlaient de quelque chose de similaires accompagnant ses créatures. Il soupira, voyant qu’aucune réponse ne viendrait. Il murmura :
« Peu importe. Qui cherches-tu ? »
La sphère hésita, puis répondit, sa voix d’une douceur presque ancienne :
« Le mage érudit Nolan Walsh. »
Un silence lourd. Puis, doucement, Alexander murmura :
« C’est mon père. »
Il rassemble ses forces, se redressant avec une lenteur infinie. Sa main demeurait sous la sphère, veillant à sa protection, comme un fragile espoir. Il franchit le seuil de sa chambre, s’arrêtant net, sa main appuyée contre le chambranle de la porte.
La pièce, glacée de silence, semblait suspendue dans une limpidité irréelle. L’odeur de suie alourdit, en se mêlant à celle des bougies. Ses yeux se posèrent sur sa mère et sa sœur, figées dans une souffrance muette. Les larmes, suspendues sur leurs joues, brillaient comme des éclats de glace.
Son cœur se serra dans un étau. Un frisson glacé parcourut son corps, et il détourna le regard.
Le Vahaether resta silencieux un instant, son éclat oscillant doucement dans la pièce, comme une présence éphémère tentant de comprendre. Puis il demanda, sa voix teintée de curiosité :
« Pourquoi pleurent-ils ? »
Alexander baissa les yeux vers la lueur vacillante qui reposait dans sa paume, avant de répondre faiblement.
« … À cause de moi. »
Le Vahaether semble perplexe, une lueur d’incompréhension se dessinant dans son éclat.
« Comment ça ? »
Alexander ne répondit pasm malgré son calme étrange bien visible. Il ressentait leur douleur, la lourdeur de ce silence qui pesait sur la pièce, sur lui. Ce silence... ce silence insupportable qui ne faisait qu’accentuer l’irréversible. Il prit une voix profonde inspiration, la poitrine serrée, avant de lâcher les mots qu’il redoutait.
« Je vais mourir. »
Aussitôt, le silence de la pièce devint absolu, lourd et implacable. Le regard d’Alexander se posa sur la sphère lumineuse qui vacillait doucement dans sa main. Un sourire, faible mais sincère, effleura ses lèvres, un défi silencieux lancé à la douleur qui le dévorait.
« Bientôt. »
Ah, cette façon d’accepter l’inévitable. Comme si défier son propre destin n’était qu’un caprice. Mais lui... lui, qui n’avait jamais vraiment cru aux miracles. Il n’acceptait pas vraiment son sort… Que feras-tu Alexander ?
La résilience dans sa voix faisait frémir l’air autour de lui, à cet instant. L’être de lumière sembla se troubler, flottant un peu plus près de lui, sa voix plus douce, presque choquée :
« Mais… tu es si jeune ! De quoi souffres-tu ? »
Alexander ferma les yeux, son dos appuyé contre le mur froid. La fatigue le traversait. Il se sentait presque détaché, comme si le poids de son corps était devenu insupportable.
« D’un mal ridicule. »
— Ridicule ?
— Je suis allergique à ma propre magie. »
Sa voix s’éteignit presque, comme une confession intime. Il s’effondra lentement au sol, un souffle court s’échappant de ses lèvres. Chaque mouvement était une douleur insurmontable, chaque respiration un effort surhumain. La chaleur de la sphère dans sa main semblait l’ancrer à une réalité qu’il quitterait vite.
Ses pensées dérivèrent, un fragment de souvenirs le traversa : les femmes et les enfants du village, les crises qu’il n’avait pas pu ignorer. Il se rappela son choix, celui d’agir malgré l’angoisse. Pourquoi avait-il pris cette décision ? Pourquoi s’était-il sacrifié ?
Peut-être parce qu’il était fatigué d’attendre un miracle qui ne serait jamais venu. Peut-être parce que, quoi qu’il fasse, la mort l’attendait de toute façon, bien plus tôt que prévu.
Il murmura, presque pour lui-même :
« Je n’aurais jamais dû l’utiliser. Ils me l’avaient interdit. »
Le Vahaether frémissait, comprenant la lourdeur des paroles. Il s’approcha encore, observant ce jeune homme, si sage et déjà si brisé.
Alexander, un enfant trop lucide. L’histoire pouvait-elle se répéter ?
La sphère semblait vaciller, comme si elle était aussi perplexe devant la décision d’Alexander.
« Alors… pourquoi l’avoir fait ? »
La voix du Vahaether, douce mais pleine d’incompréhension, se fit plus pressante. Un sourire fatigué effleura les lèvres d’Alexander, et il ferma les yeux un instant, prenant une inspiration tremblante avant de répondre, la voix basse mais résolue :
« Parce que je le devais. »
Une nouvelle faiblesse s’empara de lui, mais il poursuivit, chaque mot prononcé avec une sincérité glacée par la douleur :
« Avec la reine malade, tous les mages se sont rués à la capitale. Le village était sans défense quand les mages noirs ont attaqué. Ils voulaient emmener les femmes et les enfants... Je ne pouvais pas rester à ne rien faire. Je me serais détesté... »
Le Vahaether hésita, flottant autour de lui, comme pour chercher une réponse dans l’obscurité du cœur d’Alexander.
« Mais tu n’étais pas seul. D’autres auraient pu… »
Alexander secoua lentement la tête, un éclat de traversant son regard.
« D’aures ont essayé. Mais ils n’étaient pas assez forts. »
Il baissa les yeux, le vide dans ses pensées se faisant plus grand, plus oppressant.
« J’ignore pourquoi, mais j’ai fait la différence... Je n’avais jamais utilisé la magie. Mais j’avais appris, lu tout ce que je pouvais. J’ai fait ce que je devais faire. Ma vie… elle n’a pas grande importance. Mais eux… leur disparition aurait changé l’équilibre. Une vie contre des centaines. Le choix était évident... »
Un silence lourd s’installa, chaque mot flottant comme une brume glacée. Le Vahaether, silencieux, observait ce jeune homme dont les yeux brillaient malgré tout. Comment un enfant, un adolescent, pouvait-il déjà comprendre cela ? Était-ce la mort imminente qui l’avait rendu si sage, ou y avait-il quelque chose de plus ?
Le Vahaether, lui, n’avait pas la réponse. Il était en quête d’une vérité qui échappait à son propre éclat.
Enfin, brisant ce silence, il murmura :
« Quel est ton nom ? »
Alexander baissa les yeux, son regard se planta dans la lumière. Il répondit, une fierté tranquille dans la voix :
« Alexander. Je suis le fils cadet de Nolan Walsh et de Livia Caskeye. »
La sphère trembla violemment, comme si une onde invisible la frappa. Elle observait la famille figée autour de lui, les visages immobiles, figés dans le temps.
Le Vahaether se tourna vers lui, l’air vibrant autour de son corps, scrutant chaque détail avec une attention nouvelle.
« Alexander… fils de Nolan Walsh… »
La voix se fit plus faible, presque incrédule.
L’être de lumière tournait autour d’Alexander, flottant en autour de lui, son éclat parcourant chaque recoin. Autour de lui, semblait vibrer d’une énergie qu’il n’avait pas, un souffle que seul lui semblait produire.
Le Vahaether le regarda encore un instant, et, dans ses yeux, un détail attira son attention. Dans ce garçon mourant, il n’y avait ni peur ni panique. Seulement une lueur d’espoir et tout lui parut évident.
Juste une seconde. Une seule. Suffisante pour faire basculer une vie. Que décideras-tu, Alexander ? Changeras-tu ton destin ?
Mourir ce soir ? Ou alors… Le destin lui-même, ne pourrait prédire une autre suite…






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